Dans le contexte de crise multidimensionnelle que traverse Haïti, la tentation d’organiser rapidement des élections apparaît, pour certains acteurs, comme une solution immédiate, au détriment de transformations structurelles. Pourtant, cette approche, loin de garantir une sortie durable de la crise, risque de reproduire les mêmes dysfonctionnements qui minent le système politique depuis des décennies. Comme le souligne Michel-Rolph Trouillot : « L’État en Haïti s’est historiquement construit en décalage avec la nation », mettant en lumière la fragilité structurelle des institutions politiques.
La Constitution de 1987, adoptée dans l’élan démocratique post-dictature, a certes constitué une avancée majeure dans l’histoire institutionnelle du pays. Cependant, près 40 ans après son entrée en vigueur, ses limites sont largement reconnues. Instabilité gouvernementale chronique, conflits récurrents entre les pouvoirs de l’État, lourdeurs administratives et ambiguïtés juridiques : autant de failles qui entravent le bon fonctionnement des institutions.
C’est dans cette perspective qu’il importe de rendre un hommage profondément mérité au feu Me Dorval Monferrier, figure éminente du droit et de la pensée institutionnelle, dont l’engagement indéfectible en faveur de la réforme de la Constitution de 1987 demeure une source d’inspiration. Par l’excellence de sa rigueur intellectuelle, la noblesse de son sens de l’État et la profondeur de son attachement aux idéaux démocratiques, il a su éclairer le débat national sur la nécessité d’adapter notre cadre constitutionnel aux réalités haïtiennes. Son combat, mené avec une constance exemplaire et une conviction inébranlable, s’impose aujourd’hui comme un héritage précieux, rappelant que toute refondation durable passe par une réflexion lucide et courageuse sur les fondements juridiques et institutionnels du pays.
En effet, engager une réforme constitutionnelle apparaît dès lors comme une étape incontournable. Il ne s’agit pas simplement de modifier des dispositions techniques, mais de repenser en profondeur l’architecture institutionnelle du pays. Comme l’affirmait Jean Casimir : « l’État haïtien ne correspond pas toujours aux réalités sociales qu’il prétend gouverner », ce qui renforce la nécessité d’une refondation adaptée au contexte national.
Dans ce contexte, organiser des élections sans s’attaquer au cadre constitutionnel revient à construire sur des fondations fragiles. Une telle précipitation pourrait engendrer des scrutins contestés, peu crédibles et incapables de restaurer la confiance des citoyens envers leurs dirigeants.
Bien entendu, un processus de révision constitutionnelle ne saurait être improvisé. Il exige un consensus minimal et une participation inclusive des forces vives de la nation. Cette démarche offrira une opportunité historique de refonder l’État sur des bases plus solides et plus adaptées aux réalités contemporaines.
À l’inverse, une course effrénée vers des élections, dans un contexte d’insécurité et de fragilité institutionnelle, risque de produire des résultats « abracadabrants » : des autorités contestées, une légitimité fragile et une gouvernance inefficace. L’histoire récente du pays en fournit déjà de nombreux exemples.
Sur ces entrefaites, il revient au gouvernement que dirige le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, fort de son sens du leadership et de sa responsabilité historique, de mettre tout en œuvre pour permettre la révision de la Constitution de 1987. Cette mission exige détermination, vision et capacité de rassemblement, afin de poser les bases d’un État plus stable, plus efficace et véritablement au service de la nation.
Il ne s’agit pas de rejeter le principe des élections, pilier fondamental de toute démocratie. Il s’agit plutôt de rappeler qu’elles ne peuvent être efficaces que si elles s’inscrivent dans un cadre institutionnel cohérent et crédible. Sans cela, elles deviennent un simple rituel vidé de sa substance démocratique.
Par ailleurs, la question sécuritaire impose une réévaluation urgente du calendrier électoral. Il devient impératif de reconsidérer le décret électoral et de revoir les échéances fixées, en reculant les dates prévues, au regard des manquements constatés dans la capacité de la Police nationale d’Haïti (PNH) et des Forces armées d’Haïti (FAD’H) à mener efficacement la lutte contre l’insécurité. Dans un contexte où ces institutions peinent à faire face, à elles seules, à l’ampleur de la crise, et en attendant l’appui de la communauté internationale à travers la Force de soutien à la lutte contre les gangs (GSF), dont le déploiement tarde encore à se concrétiser, maintenir un calendrier électoral rigide serait non seulement irréaliste, mais potentiellement contre-productif. La crédibilité du processus électoral dépend avant tout de l’existence d’un environnement sécurisé, garantissant une participation libre, inclusive et transparente.
En définitive, Haïti se trouve à un tournant décisif. Le choix est clair : persister dans des solutions de court terme ou engager une réflexion profonde sur les bases mêmes de l’État. Entre la précipitation électorale et la réforme constitutionnelle, c’est cette dernière qui offre les meilleures perspectives pour une stabilité durable et une véritable refondation démocratique.
Lauture Jacques
Sociologue/Diplomate



